Dix ans d’accélération à VivaTech, l’événement star de la Tech française a bien changé. Voilà ce que cela nous apprend, des objets connectés, des cas d’usage de l’IA à la souveraineté. Analyse selon Atlantico avec Julien Pillot et David Fayon
En dix ans, VivaTech a troqué l’utopie de la « tech cool » pour la réalité brute de la géopolitique. Entre explosion de l’intelligence artificielle et quête cruciale de souveraineté, l’édition 2026 consacre la technologie comme le nouveau terrain de la puissance et de la résilience européenne.
Ce qu’il faut en retenir :
- Évolution thématique : En dix ans, VivaTech est passé de la « tech cool » (métavers, blockchain, objets connectés) à des sujets plus sérieux dominés par l’IA générative et la deep tech.
- Prise de conscience géopolitique : Le salon reflète un monde plus complexe et anxieux, transformant la technologie en un enjeu crucial de puissance, de cybersécurité et de souveraineté.
- Maturité du format : Devenu un rendez-vous institutionnel majeur attirant dirigeants et responsables politiques, l’événement conserve son ADN entrepreneurial axé sur le business.
- Révélateur de vulnérabilités : L’édition 2026 met en lumière les dépendances de l’Europe vis-à-vis des puissances étrangères pour ses infrastructures et ses talents.
Atlantico : En comparant le premier salon VivaTech en 2016 à l’édition de 2026, quelles sont les technologies ou les promesses tech qui ont quasiment disparu des radars ? Que nous dit cette évolution sur les priorités du secteur ?
David Fayon : J’ai assisté à huit éditions de VivaTech sur les dix. Les 2 premières années, je vivais en Californie. En 2020, il n’y a pas eu d’édition en raison de la pandémie de Covid. En 2021, c’était une édition hybride pour cause de pandémie avec une jauge limitant la présence physique à 5 000 personnes simultanées. Lorsque Vivatech a été créé, c’était un peu dans l’esprit de la « start-up nation », avec l’objectif de servir de vitrine technologique de la France. Le but était d’être sur le devant de la scène européenne de l’innovation et de créer un VivaTech inspiré du CES de Las Vegas, à la française ou à l’européenne, mais davantage orienté vers les usages, les start-up et leurs vitrines, avec des spécificités comme la French Tech ou Bpifrance.
Il est possible de trouver des stands emblématiques à VivaTech ainsi que des pavillons correspondant chacun à un pays. Il est d’ailleurs intéressant d’observer l’évolution de la géopolitique au fil des années. Par exemple, il existe depuis quelques années un stand consacré à l’Ukraine. En revanche, il n’y a pas de stand pour la Russie ni pour la Tech russe, alors même que ce pays a développé un certain nombre d’applications. Cette année, il n’y a pas de pavillon chinois à proprement parler, mais il existe des stands comme Tencent Cloud, acteur chinois du cloud et hyperscaler. Il y a également un stand Hong Kong et un stand Taïwan.
Une autre spécificité est la présence d’un pays invité d’honneur chaque année. Par exemple, en 2025, il s’agissait du Canada. Cette année, c’est l’Allemagne. Le pays désigné bénéficie d’un stand plus important et d’une mise en avant particulière de ses réalisations technologiques. Il faut également rappeler qu’il existe des partenaires historiques fondateurs, parmi lesquels figurent LVMH, La Poste et Orange. Ce sont ces partenaires qui ont joué un rôle moteur dans le financement et la réalisation de l’événement.
L’événement est ensuite ouvert à un certain nombre d’exposants. C’est une opportunité pour les start-up de se faire connaître, de développer des partenariats, de présenter des cas d’usage ou encore de lever des fonds.
Les motivations sont diverses. Ces start-up peuvent soit disposer de leur propre stand, ce qui représente un investissement important et pas toujours rentable, soit être hébergées sur le stand d’un grand groupe. Des acteurs comme Engie, TotalEnergies, LVMH, BNP Paribas ou Orange sélectionnent chacun une dizaine de start-up qu’ils accueillent sur leur stand afin de leur permettre de réaliser des démonstrations. Il s’agit souvent de start-up partenaires avec lesquelles des preuves de concept ont déjà été réalisées entre le grand groupe et la start-up. Cette relation est gagnant-gagnant. Pour un grand groupe, il est important d’accompagner les start-up, mais il y trouve également son intérêt. Pour la start-up, cela permet d’obtenir ses premiers clients et ses premières références.
Cette relation est d’autant plus importante que le temps de la start-up et celui du grand groupe ne sont pas les mêmes. Une start-up dispose souvent d’une espérance de vie limitée si elle ne parvient pas à générer suffisamment de trésorerie pour rémunérer ses premiers collaborateurs.
Julien Pillot : Au début de VivaTech, en 2016, lors de la première édition, il y avait beaucoup de place pour tout ce qui relevait de la réalité virtuelle et augmentée, avec ce qui allait devenir le métavers en ligne de mire. Il y avait également beaucoup de place pour la blockchain et les cryptomonnaies. A l’époque, on parlait beaucoup de l’Internet des objets, de la fintech, de la voiture autonome au coeur du salon, de la « tech cool », avec en toile de fond une sorte de message sous-jacent : la technologie est formidable et elle va changer le monde en bien.
Aujourd’hui, dix ans plus tard, certaines thématiques ont quasiment disparu ou se sont fondues dans d’autres sujets. Tout ce qui concerne le Big Data, par exemple, a été complètement intégré à l’intelligence artificielle. Même l’Internet des objets est désormais abordé sous l’angle d’objets connectés dopés à l’IA. Certaines thématiques ont progressivement disparu des radars.
À l’inverse, d’autres se sont clairement renforcées. Aujourd’hui, on parle avant tout d’intelligence artificielle, d’informatique quantique, de cyberdéfense ou encore de renseignement à haute intensité. Le spectre s’est quelque peu déplacé.
Il y a eu une évolution entre 2016 et 2026, en passant d’un discours du type « la technologie est formidable et va changer le monde » à une vision où la technologie est devenue un sujet sérieux. Plus anxiogène aussi. Il y a certes beaucoup de business derrière, mais aussi des enjeux plus larges, comme la souveraineté et la sécurité. La tonalité a changé. Peut-être parce que le monde lui-même a changé. Nous vivons aujourd’hui dans un environnement plus complexe à appréhender qu’auparavant, avec des conflits, une reconfiguration des grands équilibres géopolitiques, une pandémie dont nous sommes sortis il y a quelques années, et des niveaux de croissance qui ne sont plus les mêmes qu’avant le Covid ou avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Nous sommes donc dans un monde plus anxiogène, et la technologie se met à l’heure de ce monde plus anxiogène. Elle s’articule autour de ces nouvelles préoccupations et cherche à y apporter des réponses. Le salon VivaTech évolue finalement avec son époque. Les sujets mis en avant, tout comme les démonstrateurs technologiques présentés, sont le reflet de cette évolution.
À l’inverse, quels sont les grands thèmes et les technologies aujourd’hui omniprésents à l’édition 2026 de VivaTech qui étaient encore marginaux ou absents il y a dix ans ? Pourquoi ont-ils pris une telle importance ?
Julien Pillot : Aujourd’hui, tout tourne autour de l’intelligence artificielle générative et des agents autonomes. C’est le grand sujet. Évidemment, derrière, il y a toutes les applications de cette IA, ainsi que la manière dont elle peut contribuer à renforcer la souveraineté ou être mise au service de solutions éthiques.
Toute la robotique humanoïde
Parmi les autres sujets technologiques au salon, il y a la robotique humanoïde ou encore les neurosciences. Il y a aussi toutes les questions liées à la productivité, notamment dans l’industrie 4.0, grâce à l’intelligence artificielle, qui reste omniprésente. Si ces thèmes dominent aujourd’hui VivaTech, c’est parce que le monde a changé. Le contexte géopolitique et économique est plus tendu, la croissance est plus atone, et l’on cherche de nouveaux relais de croissance pour relancer l’économie. Dans ce contexte, il n’est pas du tout étonnant que la technologie suive cette direction. On retrouve finalement les grands sujets qui intéressent à la fois les dirigeants d’entreprise et les responsables politiques. Pour moi, il n’est donc pas surprenant que ce salon épouse les évolutions de la conjoncture économique et géopolitique.
David Fayon : VivaTech est le reflet des technologies du moment, à la fois pour le grand public et pour les entreprises. Parmi les quatre jours de l’événement, le samedi constitue une journée davantage ouverte au grand public. L’objectif est aussi de sensibiliser et de montrer que nous sommes dans une société numérique dont les usages ne concernent pas uniquement les entreprises, mais l’ensemble de la population.
Certaines éditions ont été plus marquées que d’autres par des thématiques spécifiques. En 2024, par exemple, les technologies liées au sport étaient particulièrement présentes en raison de l’année des Jeux olympiques. Le salon reflète donc à la fois les thèmes sociétaux et les tendances technologiques du moment.
Depuis 2025 et 2026, les IA génératives, puis plus largement l’intelligence artificielle, occupent une place très importante. Pour autant, d’autres technologies restent visibles. On peut citer, par exemple, les technologies d’informatique spatialisée à l’instar de Frogans avec F2R2, qui disposent de stands remarquables et présentent des cas d’usage intéressants.
L’IA constitue aujourd’hui la tête de gondole, mais derrière elle se trouvent de nombreux cas d’usage, notamment dans ce que l’on appelle les deeptech. Il s’agit de start-up fondées sur des technologies de pointe. Par exemple, un espace est dédié aux start-up spécialisées dans l’informatique quantique. Les deeptech sont également présentes au sein des pôles d’excellence français de recherche, comme l’INRIA.
Chaque visiteur professionnel peut ainsi effectuer son propre parcours en fonction de ses besoins. Une entreprise à la recherche de partenaires peut les identifier selon des critères thématiques ou selon les pays avec lesquels elle souhaite collaborer plus facilement.Plusieurs pays européens disposent de stands importants. La Belgique, l’Italie, la Suisse et l’Espagne disposent également de pavillons significatifs.
Enfin, il faut noter une évolution de la configuration même du salon Vivatech. Auparavant, il se composait d’un hall principal, d’un hall annexe et d’un corridor reliant les deux espaces. Cette année, la nouveauté est une organisation sur trois niveaux. Il faut donc emprunter des escaliers pour circuler.
Source : atlantico
Lire la suite à cette page:
ApprofonLire.fr