Qui mieux que Martin Boujol, le partageur de pages devenu une célébrité sur Instagram, peut conseiller comment présenter ses préférences de lecture sur Instagram ? Avec près de 300’000 abonné-e-s, ce Genevois de 28 ans est un des bookstagrameurs le plus suivis en francophonie. Interview publié dans « nota », la publication des bibliothèques de Genève. Inspirant à la fois pour les lecteurs et les éditeurs.

Martin Boujol à la bibliothèque de la Cité à Genève, le 8 novembre 2024. (Photo : Vincent Albert)
Lorsque Martin Boujol appuie sur « Partager », ses coups de cœur et ses tuyaux littéraires atteignent près de 300’000 abonné-e-s sur Instagram, ce qui fait de ce Genevois de 28 ans un des bookstagrameurs le plus suivis en francophonie. Depuis qu’il a décollé vers la cyber-célébrité avec son mélange de fulgurances tranquilles et de limpidité accrocheuse, son parcours a été raconté en une volée d’interviews qu’on peut lire en ligne (1). Aujourd’hui, après avoir cultivé sa passion à côté d’un métier dans la galaxie financière, il vit de ce qu’il raconte sur sa pratique de la lecture dans les posts de son compte Instagram la.nuit.sera.mots (2). On l’interroge là-dessus, il nous répond en instaurant le tutoiement instantané.
As-tu un souvenir marquant lié à une bibliothèque ?
« Le plus vieux souvenir que j’ai d’aller en bibliothèque, c’est quand j’habitais aux États-Unis. On apprenait l’anglais, et ma mère nous emmenait emprunter plein de livres, on en prenait une dizaine chacun, c’était un peu le moment familial… À l’époque je ne lisais quasiment que de la fantasy, je devais avoir 13 ans. J’ai le souvenir de chercher dans les rayons dans une langue que je ne comprenais pas encore tout à fait. »
Comment es-tu devenu un grand lecteur ?
« Je pense que je l’ai toujours été. J’ai commencé avec Harry Potter et des séries comme CHERUB et L’Assassin royal, des choses que tu lis quand tu es ado. J’ai toujours aimé les cours de français à l’école, j’étais cet élève qui lit bien tous les livres en entier et qui profite de la liste d’été donnée par le prof pour continuer à explorer… J’ai donc toujours eu un joli attrait pour ça, mais j’ai commencé à lire beaucoup plus lorsque j’étais en Hautes études commerciales, parce que je faisais un rejet de ces études et j’avais juste envie de lire, lire, lire, lire… Dans l’isolement de mon salon, je pouvais vivre dans mon propre monde, et c’est là que j’ai commencé à lire à une bonne cadence, trois livres par semaine. Ça s’est encore accéléré au moment où j’ai commencé à poster mes avis sur Instagram. »
Qu’est-ce qui t’amène à te dire « Je vais lire ceci » ?
« Ça peut être une thématique que je ne connais pas, un pays que je ne connais pas, une culture ou un moment de l’histoire que je ne connais pas… Des fois, c’est pour combler ma culture littéraire. Vu que je n’ai pas fait d’études dans ce domaine, j’ai toujours picoré à gauche et à droite, et il y a souvent des auteurs qui ont échappé à mon radar. Par exemple, à ce jour j’ai lu très peu de Zola, et du coup si tu me dis L’Assommoir, ben, je ne l’ai pas lu, donc il faut que je le lise, parce que c’est un peu un pilier de la culture littéraire française… »
Choisis-tu à distance ou à travers une rencontre physique, en prenant un livre dans tes mains ?
« Moitié-moitié. Soit je reçois les catalogues des maisons d’édition et je choisis là-dedans, soit je vais dans une librairie de livres neufs ou d’occasion – j’aime beaucoup les livres d’occasion, avec leurs traces, leurs annotations, leur vieux papier… J’arrive avec une liste de trois ou quatre livres que j’aimerais trouver, mais le gros du temps je me laisse séduire : “Cette couverture est cool”, ou “Un recueil de poésie du 19e siècle, pourquoi pas ?” »
Comment lis-tu ? Quels lieux, quelles positions, quels gestes ? En silence ou avec de la musique de fond ? D’une traite ou par petits bouts ?
« Le lieu, c’est beaucoup chez moi, puisque c’est là que je travaille, mais je prends beaucoup de plaisir à lire dans les transports, dans les cafés, dehors si je peux, dans un parc c’est toujours un plaisir. La position… plutôt assis, car couché je somnole. Pour la durée, Stephen King disait qu’il faut savoir lire par petites gorgées aussi bien que par grandes lampées (3). Je lis par tranches de 5 minutes ou même de 30 secondes, dans la queue à la Poste ou lorsqu’il me reste un tout petit moment avant de devoir sortir, et d’autres fois par longs moments, il y a vraiment deux temporalités. Silence ou musique, c’est égal, je peux être dans le silence complet et c’est très bien, mais je lisais beaucoup à l’armée avec un bruit pas possible, ça ne me dérangeait pas du tout. »
Un livre à la fois ou plusieurs simultanément ?
« Plusieurs simultanément, c’est essentiel pour moi. Imagine que tu t’attaques à un gros livre de philo comme La République de Platon, c’est un super livre mais on n’a pas forcément envie de le lire tout le temps, si c’est le soir et qu’on a la flemme c’est peut-être un peu compliqué à assimiler. Il y a aussi des livres qu’on ne lit pas en entier : en ce moment je suis dans 600 pages sur Alexandre le Grand, je n’ai pas envie de me les envoyer toutes d’affilés, je vais faire des pauses pour un peu de science-fiction à côté. Si tu as souvent envie de lire, c’est cool d’avoir plusieurs lectures en cours pour assouvir cette envie sans être bloqué par un livre un peu difficile ou un peu trop gros. »
En prenant des notes, en mettant des post-its, en faisant des petits coins dans les pages… ?
« J’ai une aversion à faire des coins dans les pages, par contre j’annote les livres comme pas possible, je souligne beaucoup, j’ai l’impression que de cette manière la lecture est plus active. Dernièrement je me suis fait un petit système de notation avec des symboles dans les marges : un triangle pour un point important pour le développement du récit, une étoile pour une belle phrase. Il y a des gens qui ont une mémoire magnifique, ils lisent un chapitre et s’en souviennent parfaitement, ils lisent un poème et peuvent le réciter juste derrière… Ce n’est pas mon cas, malheureusement je n’ai pas ce pouvoir. »
Fais-tu tes vidéos de manière spontanée ou préparée ?
« Avant de tourner, je dois faire un script pour décider de ce que je vais dire. Sur les réseaux, il faut attaquer direct avec un angle, dans les cinq premières secondes on doit attraper l’attention de la personne qui regarde, sinon elle va partir, et si l’algorithme voit que les gens partent après cinq secondes, la vie d’une vidéo sur le réseau est finie. Il faut donc que chaque information donnée au début amène la personne à se dire “Je veux savoir la suite”. »
Quelles sont les idées fausses qu’on a sur les livres et la lecture ?
« Que la lecture, c’est difficile. Des gens se disent “Je ne lis pas vite”, “Je ne connais pas beaucoup de mots”, mais c’est souvent faux, la plupart des textes sont atteignables pour la plupart des gens, si on prend les phrases une à une, elles ne sont pas si difficiles. Un autre cliché, c’est que la lecture, c’est un truc d’intellectuel. En réalité pas du tout, il n’y a pas besoin de prérequis, on peut y aller et c’est une porte d’entrée vers tout. Une autre idée reçue, c’est qu’on doit forcément aimer certains classiques, qu’il faut avoir honte si on n’aime pas Guerre et paix. En réalité, il y a des livres qui vous parlent et d’autres qui ne vous parlent pas. »
Dans une vidéo, tu remarques qu’on parle souvent de la première phrase d’un roman et beaucoup moins de la dernière… Quelle sera ta dernière phrase pour cette interview ?
« Osez : osez entrer dans une librairie, aller en bibliothèque, ouvrir un livre, le commencer, peu importent vos connaissances, peu importe si vous vous sentez prêt-e ou pas, essayez. »
Notes:
(1) Par exemple : Elio Sottas, « Un amoureux des mots aux 200’000 abonnés », JAM, 19 février 2024 ; Salomé Kiner, « Martin Boujol, l’influenceur littéraire genevois aux millions de vues : “Inspirer les gens, les motiver à lire, ça me rend heureux” », Le Temps, 8 juin 2024 ; Alessia Barbezat, « Ce Genevois fait des millions de vues grâce à son “bookstagram” ! », Blick, 15 juillet 2024.
(2) www.instagram.com/la.nuit.sera.mots. Martin a aussi un club de lecture sur Patreon, un site Web, des chaînes YouTubeet TikTok. On trouve toutes ces adresses ici : linktr.ee/lanuitseramots.
(3) “The trick is to teach yourself to read in small sips as well as long swallows” (dans On Writing, New York, Scribner, 2000. Traduction française : Écriture : Mémoires d’un métier, Paris, Albin Michel, 2001).
Source: nota, Source: nota (janvier-juin 2025), le bisannuel revue gratuite des bibliothèques municipales de Genève (Suisse)
https://www.bm-geneve.ch/nota-numero-9
nota, édition 2026:
https://www.bm-geneve.ch/nota-numero-10
Participer aux coups de coeur littéraires de @la.nuit.sera.mots
△ Sur inscription : www.bm-geneve.ch/agenda
ApprofonLire.fr