INTERVIEW EXCLUSIVE: Le mathématicien, Yvan Nourdin, nous parle d’intelligence artificielle comme un humain. Et ça fait du bien !

  • Ivan Nourdin, vous êtes professeur d’université en mathémathique. En quoi votre regard est-il plus intéressant sur le sujet de l’intelligence artificielle ?

    Ivan NOURDIN: Plus intéressant, ça dépend toujours par rapport à qui ! Mais c’est un sujet dont on entend énormément parler, et mon point de vue est qu’avant d’émettre une opinion sur l’intelligence artificielle, qu’elle soit positive ou négative, il vaut quand même mieux comprendre un minimum comment elle fonctionne.

    C’est un peu comme être pour ou contre le nucléaire sans avoir aucune idée de la manière dont cela fonctionne ni de ses conséquences : la discussion risque vite de devenir assez stérile. Mon regard, c’est donc d’abord celui d’un mathématicien. Je comprends comment ces systèmes fonctionnent et, déjà, cela permet de désamorcer un certain nombre de clichés. Est-ce qu’une IA pense ? Est-ce qu’elle raisonne ? Est-ce qu’elle a une conscience ? Toutes ces questions que l’on entend régulièrement n’ont, pour moi, pas vraiment de fondement dans l’état actuel de la technologie. Cela reste un outil créé par des humains, pour des humains, et qui n’a pas vocation à évoluer tout seul.

    Mais je ne suis pas seulement mathématicien. J’ai également une activité entrepreneuriale, et son intérêt est justement qu’elle me donne accès à un public qui n’est pas uniquement universitaire, avec des entreprises confrontées à des problèmes très concrets.

    Quel est le nom de cette entreprise ?

    GrewIA (NDLR: https://www.grewia.lu). C’est une entreprise luxembourgeoise. Au départ, notre cœur de métier était essentiellement la formation. Petit à petit, nous avons également développé l’accompagnement des entreprises dans leur transformation numérique.

    Nous les aidons notamment à réfléchir à comment intégrer l’intelligence artificielle dans leurs processus lorsque cela a du sens. Parce que l’IA n’est pas forcément la solution à tous les problèmes. L’objectif est surtout de les aider à y voir plus clair et à mieux comprendre les tenants et les aboutissants de ces technologies.

    Vous avez une double compétence tout à fait dans l’air du temps. Il existe déjà une centaine de livres sur l’IA. Le vôtre  » Une immersion au coeur de l’IA: entre promesses et inquiètudes » s’adresse à quel public ?

    YN: Il s’adresse à un public assez large. L’idée est vraiment de prendre le lecteur par la main. Il n’y a aucun prérequis : je ne suppose pas que les gens savent déjà ce qu’est l’intelligence artificielle ou comment elle fonctionne.

    Cela n’empêche pas ceux qui connaissent déjà le sujet d’apprendre aussi certaines choses, notamment sur l’histoire de l’IA ou en allant un peu plus en profondeur dans les modèles. Et surtout, le livre ne se limite pas à la technologie. Je balaie un certain nombre de questions de société : est-ce que des emplois vont disparaître ? Est-ce que l’IA va nous rendre plus productifs ? Est-ce qu’au contraire elle pourrait nous permettre d’avoir davantage de temps libre ? Quels sont les enjeux géopolitiques ? Quels effets sur la démocratie ? Pour chacun de ces sujets, j’essaie de présenter à la fois les aspects positifs et les aspects négatifs.

    En quelque sorte, une grande FAQ ?

    YN: Oui, c’est un peu cela : une série de questions fréquemment posées, mais avec suffisamment d’éléments de réponse pour permettre ensuite au lecteur de se forger sa propre opinion. Et chacun peut aussi picorer dans le livre en fonction de ses propres centres d’intérêt.

    Depuis que l’intelligence artificielle et les agents conversationnels comme ChatGPT, Claude ou Gemini sont apparus auprès du grand public, ils peuvent établir une relation de confiance, voire de complicité. Quels avantages y voyez-vous, et quelles craintes ?

    YN: Ce que j’aime avec l’IA, c’est qu’elle peut potentiellement donner à chacun une sorte de super-pouvoir.

    Par exemple, étant enseignant, je m’en sers pour réaliser avec mes étudiants des expériences que je n’aurais sans doute pas faites auparavant, tout simplement parce que cela m’aurait demandé trop de temps de développer les outils nécessaires. Aujourd’hui, je peux expliquer à l’IA ce que je veux faire et lui demander de construire un système qui me permette de réaliser cette expérience.

    C’est comme si vous automatisiez vos exercices ?

    YN: Non, pas vraiment. C’est plutôt une manière de les illustrer.

    Par exemple, lorsque nous faisons un calcul de probabilités et obtenons une solution théorique, nous pouvons ensuite la tester avec tous les étudiants dans l’amphi et voir expérimentalement si ce que nous avons calculé correspond bien à ce que l’on observe.

    Plus généralement, je pense que l’IA donne à chacun de nouveaux moyens d’expression et de création. Elle permet de faire de la vidéo, du texte, de la musique, du code… et de laisser davantage libre cours à sa créativité, même lorsqu’on n’est ni musicien, ni vidéaste, ni développeur.

    Auparavant, quelqu’un pouvait se dire : « Je ne suis pas développeur, donc je ne peux pas construire le système que j’imagine. » Aujourd’hui, il peut converser avec une IA, essayer de le construire, voir ce qui fonctionne ou non, tester, corriger, apprendre.

    J’utilise beaucoup ChatGPT depuis ses débuts, et j’utilise également Claude, notamment pour le code. Et j’aime bien utiliser les deux de manière adversariale.

    Adversariale ?

    YN: Oui. L’idée est d’utiliser une IA pour examiner ce qu’une autre IA a produit et essayer de l’améliorer.

    On s’aperçoit assez vite, notamment lorsqu’on code avec l’IA, que le code produit peut présenter certains problèmes. En faisant travailler une deuxième IA pour critiquer le travail de la première, on peut souvent aller beaucoup plus loin que lorsqu’on utilise un seul système, qui peut parfois finir par tourner un peu en rond.

    Vous pouvez donner un exemple ?

     

    Oui, notamment lorsque je fais du vibe coding, c’est-à-dire lorsque j’utilise l’IA pour produire du code.

    Une première IA peut vous fournir un programme qui fonctionne très bien sur votre ordinateur. Mais vous n’allez pas forcément penser à vérifier tous les aspects liés à la sécurité, par exemple.

    Vous pouvez alors demander à une deuxième IA d’auditer le code. Elle pourra vous dire : « Attention, ici ce n’est pas très sécurisé », ou vous signaler que certaines données sont accessibles ou modifiables d’une manière que vous n’aviez pas anticipée. Cela permet de rendre le système beaucoup plus robuste.

    Parmi toutes les possibilités, comme écrire, résumer un texte, faire des synthèses, organiser, simplifier, automatiser, manager, coder, aider à la prise de décision, se divertir, apprendre, que conseillez-vous d’adopter en premier ?

    Pour quelqu’un qui n’a jamais vraiment essayé, ou qui a encore un a priori sur ces outils, je conseille d’abord de tester l’IA sur des choses qu’il aime.

    Et surtout de picorer. Il ne faut pas forcément rester sur une seule IA en se disant : « Je suis sur celle-ci et je ne vais utiliser qu’elle. » Il existe aujourd’hui énormément de systèmes différents, pas seulement pour produire du texte, mais aussi de la musique, de la vidéo, des images, etc.

    Je conseille souvent de se donner quinze minutes par jour : on essaie quelque chose, on teste, on voit ce qui marche ou pas, on s’amuse avec une photo, un texte, une idée…

    Quinze minutes par jour ? Une fois qu’on est lancé, on peut y rester des heures !

    Évidemment ! Mais pour quelqu’un qui veut simplement commencer à comprendre ces outils, s’imposer ce petit exercice quotidien est déjà une bonne gymnastique.

    Personnellement, j’utilise aussi de plus en plus l’IA en mode agentique. Ce que l’on vient de décrire correspond plutôt à la manière dont on utilisait beaucoup l’IA en 2025 : on converse avec ChatGPT, on fait des copier-coller, on travaille en permanence avec un même agent conversationnel.

    L’approche agentique consiste plutôt à confier des tâches très spécifiques à plusieurs agents IA qui travaillent en parallèle. C’est un peu comme une équipe dans laquelle chacun aurait une mission bien définie.

    On n’a pas toujours besoin d’un énorme modèle extrêmement puissant pour accomplir une petite tâche. Utiliser un très gros modèle uniquement pour rédiger un mail, c’est un peu comme mobiliser le cerveau d’Einstein pour quelque chose de très simple.

    On peut utiliser une IA plus petite, plus rapide, moins énergivore et plus frugale pour cette tâche précise. Et en combinant plusieurs agents spécialisés, on arrive progressivement à construire des systèmes beaucoup plus automatisés.

     

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    Le génial Yann LeCun a écrit sur le machine learning et sur l’idée « d’apprendre à apprendre ». Est-ce finalement ce que l’IA a de plus vertueux à nous apporter et à nous aider à apprendre ?

    YN: Oui. D’abord, Yann LeCun est évidemment une très grande figure de l’intelligence artificielle.

    Il est d’ailleurs assez critique vis-à-vis de l’IA telle qu’elle est développée aujourd’hui. Il ne pense pas que les réseaux de neurones profonds actuels nous conduiront naturellement vers une AGI, c’est-à-dire une intelligence artificielle générale capable d’accomplir toutes sortes de tâches à un niveau extrêmement élevé. Il travaille donc sur d’autres approches et a d’ailleurs récemment créé sa propre entreprise dans ce domaine.

    Sur l’idée « d’apprendre à apprendre », je suis assez d’accord. Pour moi, l’IA représente une ouverture formidable : elle permet potentiellement à chacun d’accéder à une immense quantité de connaissances.

    Toute la connaissance accumulée jusqu’à aujourd’hui devient beaucoup plus facilement accessible à celui qui veut bien utiliser ces outils pour apprendre. À ce titre, oui, l’IA peut être un formidable outil pour apprendre à apprendre. À condition, bien sûr, de l’utiliser de la bonne manière. Sinon, on risque au contraire de déléguer l’effort d’apprentissage à la machine et de ne plus apprendre grand-chose soi-même.

    Vous connaissez le docteur Laurent Alexandre, avec ses affirmations en forme d’alerte, du genre « la France fonce en arrière ». Est-ce inconséquent ou est-ce un influenceur à suivre ?

    YN: C’est une question délicate. Je le vois surtout comme un influenceur, un peu au même titre que Luc Ferry, Luc Julia et d’autres personnalités qui portent parfois un discours assez alarmiste sur ces sujets.

    Ce sont des gens qui ne mettent pas nécessairement eux-mêmes les mains dans la technologie, mais qui l’abordent davantage sous un angle philosophique ou sociétal. Ils nous décrivent parfois un futur auquel, personnellement, je ne crois pas vraiment.

    Cela ne veut pas dire que leurs réflexions sont inintéressantes. Ils soulèvent régulièrement des questions qui méritent d’être posées et qui poussent à réfléchir.

    Mais je les vois plutôt comme des voix assez extrêmes dans le débat. C’est d’ailleurs quelque chose que j’aborde dans mon livre : pour exister dans les médias, il faut souvent faire le buzz. Et pour faire le buzz, il faut dire des choses sensationnelles. Elles peuvent être justes, fausses ou parfois complètement excessives, mais ce sont souvent celles qui attirent le plus l’attention.

    Ce qui m’intéresse davantage, ce sont des gens comme Arthur Mensch, le patron de Mistral AI. Quand il parle, j’ai davantage envie de l’écouter parce que c’est quelqu’un qui construit concrètement ces technologies, qui sait de quoi il parle, qui est du métier et qui a une vision très claire des enjeux.

    Bon, votre réponse doit rassurer certains. Et vous, quel est votre gourou ?

     

    YN: Je n’ai pas vraiment de gourou, et je n’aime d’ailleurs pas beaucoup ce terme.

    Arthur Mensch fait clairement partie des voix que j’écoute avec beaucoup d’attention. Mais au Luxembourg, où je suis enseignant-chercheur, nous avons également tout un écosystème de personnes qui ne sont pas forcément très connues du grand public, mais qui ont une véritable réflexion sur ces sujets. J’évolue moi-même dans cet écosystème et j’échange beaucoup avec ces personnes.

    J’utilise aussi énormément LinkedIn. Cela permet de prendre le pouls, de voir ce que font les uns et les autres et de confronter différents points de vue.

    Je ne citerais donc pas forcément un gourou en particulier, même si Arthur Mensch est quelqu’un que j’aime beaucoup écouter.

    De quoi s’agit-il exactement, votre mission d’enseignant-chercheur au Luxembourg ?

    YN: Je suis professeur de mathématiques. J’enseigne donc les mathématiques au niveau bachelor, l’équivalent de la licence en France, ainsi qu’au niveau master. Je suis également directeur du bachelor en mathématiques.

    Et puis je fais de la recherche en mathématiques, notamment appliquée aux systèmes d’intelligence artificielle. J’essaie par exemple de mieux comprendre ce qui se passe dans les réseaux de neurones lorsqu’ils deviennent gigantesques.

    C’est de la recherche académique : il n’y a pas nécessairement de finalité industrielle immédiate. L’objectif est avant tout de mieux comprendre ces objets qui restent encore, par certains aspects, assez mystérieux. Ils fonctionnent remarquablement bien, mais nous ne comprenons pas encore complètement pourquoi.

    Est-ce que ce sont des projets accompagnés par la Communauté européenne ?

    YN: La plupart de mes projets sont financés par le Fonds national de la recherche, le FNR, qui est l’organisme qui finance la recherche au Luxembourg.

    Beaucoup de mes collègues obtiennent également des financements européens. De mon côté, je n’ai pas forcément eu besoin d’aller chercher ce type de financement jusqu’à présent.

    Les robots humanoïdes sont déjà préparés à devenir des êtres domestiques, notamment là où les métiers sont ingrats et sous-payés. Est-ce un avenir souhaitable ou une chimère ?

    YN: Il faut déjà prendre un peu de recul par rapport à ce que l’on voit aujourd’hui sur les robots humanoïdes.

    Beaucoup de vidéos circulent : on les voit faire la vaisselle, ranger des objets, accomplir toutes sortes de tâches. Mais derrière beaucoup de ces démonstrations, il y a encore de la téléopération, c’est-à-dire un humain qui reste aux commandes.

    Évidemment, on peut penser qu’à terme cela diminuera. Mais aujourd’hui, il faut également regarder le rapport entre le coût du robot et la tâche qu’on lui demande d’accomplir. Pour

     

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    faire la vaisselle, par exemple, on n’a probablement pas besoin d’un objet aussi sophistiqué qu’un robot humanoïde.

    À l’inverse, l’automatisation extrêmement poussée de certaines activités industrielles est déjà une réalité. On parle par exemple de dark factories en Chine : des usines dans lesquelles les machines fonctionnent jour et nuit avec aucune intervention humaine. Dans ce domaine, les choses sont déjà très avancées.

    On peut donc penser qu’à l’avenir nous donnerons de plus en plus des bras et des mains à nos outils d’intelligence artificielle. Mais je pense que cela restera souvent très spécialisé, avec des machines conçues pour accomplir certaines tâches précises.

    Et cela peut être une excellente chose lorsqu’il s’agit, par exemple, de remplacer l’humain dans des tâches dangereuses ou particulièrement pénibles.

    Pour autant, je pense que nous aurons toujours besoin des humains et que nous continuerons à vivre dans une société profondément humaine, tout simplement parce que nous avons besoin de ce contact. Interagir avec une machine, aussi performante soit-elle, ce n’est pas la même chose qu’interagir avec un être humain.

     

La mise en application de l’interdiction du smartphone au collège pour les moins de 15ans est-elle une bonne initiative ?

YN: Je suis tout à fait favorable à une école sans smartphone. Il faut pouvoir apprendre, se concentrer et échanger sans être sollicité en permanence. Mais je pense qu’interdire ne suffit pas. Le vrai enjeu me semble être plutôt d’apprendre aux jeunes à comprendre ces outils, leurs mécanismes d’addiction, et à savoir quand et pourquoi les utiliser ou, au contraire, les éteindre. Même chose avec l’IA dans le système éducatif : je ne suis ni pour une interdiction totale, ni pour un usage sans recul. Ce qu’il faut, c’est apprendre à nos jeunes à garder la maîtrise de l’outil.

Merci Ivan de votre participation !

Interview du 7 octobre 2026 avec Jérôme ROBERT pour ApprofonLire.fr

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