
Les études sont formelles : les Français lisent de moins en moins. Une situation préoccupante tant les livres nourrissent l’esprit, l’imagination et le goût des autres. Que risque une société à moins lire ?
Le livre traverse une mauvaise passe. Le 1erjuin, les librairies Furet du Nord et Decitre, du groupe Nosoli, ont été placées en redressement judiciaire. Un mois et demi plus tôt, le groupe Gibert avait emprunté le même chemin. Leurs difficultés révèlent la mauvaise santé du livre en France. Les ventes d’ouvrages neufs s’érodent parce que les Français décrochent de la lecture. Toutes les études, dont celle d’Edistat (Statistiques de l’édition), constatent cette régression (lire infographie p. 23). Et pas uniquement chez les jeunes. « En 2025, on a vu pour la première fois un décrochage chez les plus de 50 ans », précise Régine Hatchondo, présidente du Centre national du livre (CNL).
La situation inquiète, non sans raison. Les évaluations attestent que le niveau scolaire des Français se dégrade. L’Éducation nationale relève des problèmes de compréhension des consignes chez les élèves. Même des enseignants accusent des lacunes. En 2022, durant l’épreuve de recrutement des professeurs des écoles, des candidats n’ont pas su définir « chancelant ». « Chancelant est rare à l’oral mais courant à l’écrit, remarque Michel Desmurget, neurophysiologiste et directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale. Cela veut dire qu’on a désormais des enseignants qui n’ouvrent pas de livre. »


Difficile d’évoquer la chute de la lecture sans parler des smartphones. « Les enseignants ont perçu le premier décrochage chez les élèves vers 2015, avec l’essor des réseaux sociaux », relève Régine Hatchondo. Le second a frappé durant la pandémie. La présidente du CNL sonne aujourd’hui l’alarme : « Attention au smartphone. Les créateurs des réseaux sociaux ne sont pas des philanthropes. Ils veulent capter notre temps pour gagner de l’argent. »
N’exagère-t-on toutefois pas le danger ? N’a-t-on pas toujours crié au loup et à l’abêtissement des masses devant chaque nouveau média ? La télévision, par exemple, n’a pas tué le livre. « La différence, c’est que le smartphone est greffé à notre corps, nuance Régine Hatchondo. On ne peut pas emporter sa télé dans les transports en commun ou dans la cour d’école. » La dernière étude du CNL, publiée en avril 2026, révèle que les jeunes passent dix fois plus de temps sur les écrans que sur des livres. « Des nouvelles pratiques culturelles émergent et ce n’est pas grave en soi, estime l’historien Olivier Deloignon, qui a écrit Une histoire de l’imprimerie et de la chose imprimée (Éd. La fabrique). Mais quand elles ont pour vocation d’occuper tout votre temps et qu’elles vous empêchent de réfléchir, elles posent un problème. »

Le livre facilite aussi la rencontre avec l’inattendu. « J’entre souvent dans une librairie avec une idée de livre en tête et j’en ressors avec un autre. Je me laisse porter, je fais le pérégrin », rappelle Olivier Deloignon. Le livre permet ainsi d’échap-per aux recommandations automatisées des algorithmes, qui choisissent en fonction de votre profil. « C’est la possibilité de bâtir son indépendance d’esprit. »
Elle ralentit le déclin cognitif. Car la lecture nous fait entrer dans un état de méditation qui diminue le stress, stimule le langage, la mémoire et l’imagination. Elle permet aussi d’enrichir son vocabulaire, et ainsi de mieux communiquer, d’accéder au savoir en comprenant les textes. La lecture étoffe la culture générale pour une autre raison simple : l’on comprend et retient bien mieux une information en la lisant qu’en l’entendant. « On peut moduler notre vitesse, revenir en arrière s’il le faut. À l’oral, on a moins de temps pour traiter l’information en profondeur », explique Michel Desmurget. Sans surprise, les grands lecteurs synthétisent mieux leurs idées et réussissent davantage à l’école.
« Lire est une opportunité de devenir une meilleure personne. »

Bienfaits innombrables
Michel Desmurget, auteur de Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital(Éd. du Seuil), estime, lui aussi, que les réseaux sociaux changent tout. Et pas en bien. « Ce sont des outils prédateurs », tranche-t-il. Il a décortiqué les études sur leurs effets, et ceux-ci se révèlent délétères sur la santé mentale, la concentration, la réussite scolaire ou encore le sommeil. Autant de facultés que la lecture contribue au contraire à renforcer. Ses bienfaits sont innombrables. On n’ira pas jusqu’à affirmer qu’elle guérit le cancer et apporte la paix dans le monde. Mais en réalité, on n’en est pas si loin. Par exemple, la lecture quotidienne de livres augmenterait l’espérance de vie de deux ans en moyenne, selon une étude de 2016 de l’université de Yale (États-Unis).
Développement de l’empathie
Mais sa force la plus étonnante est peut-être ailleurs : la lecture nous fait vivre l’existence des personnages de façon presque… littérale. « Quand vous lisez qu’Emma Bovary a peur, vos zones du cerveau liées à la peur s’activent », précise Michel Desmurget. Ce phénomène a pour effet de développer notre empathie. Les études ont prouvé que les grands lecteurs ont une meilleure tolérance envers ceux qui ont des idées différentes. Le livre ouvre l’esprit et touche les cœurs. « Impossible de lire Lettre d’une inconnue, de Stefan Zweig, sans que cela vous arrache l’âme », sourit le neuroscientifique Michel Desmurget.
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Pour se faire l’avocat du diable, nous lui faisons remarquer qu’Ali Khamenei, Guide suprême iranien jusqu’à sa mort en février 2026, adorait les romans. Et que le criminel nazi Joseph Goebbels était docteur en littérature. « Le vaccin ne protège pas totalement d’une maladie, mais il diminue considérablement les chances d’en mourir, réplique-t-il. Le livre protége contre la bêtise, l’intolérance et la cruauté. » Olivier Deloignon abonde : « Lire est une opportunité de devenir une meilleure personne. » Que deviendrait alors une société qui ne lirait plus ? « Un monde sans esprit critique, où le complotisme prospérerait davantage et où la nuance reculerait », estime Régine Hatchondo. « Ce n’est pas pour rien que les dictatures commencent souvent par s’attaquer au lan-gage », ajoute Michel Desmurget.

Une envie à raviver
Pour revivifier la lecture, une première piste consiste à mieux encadrer l’usage des écrans. Michel Desmurget prône l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. L’Australie l’a mise en œuvre, le Royaume-Uni vient d’annoncer une mesure similaire, tandis que la Grèce, le Danemark ou encore la France réfléchissent à renforcer leurs restrictions. La seconde piste est de faire découvrir le plai-sir procuré par la lecture. Les initiatives en ce sens se multiplient. Comme ce centre de documentation d’un collège de Martigues (Bouches-du-Rhône) qui a adopté un labrador pour attirer les élèves.
Renforcer le rôle des parents
Citons aussi la belle initiative Des livres à la maison, d’Anne-Claire Thibaut-Jouvray, coloriste lyonnaise de bande dessinée. Chez des parents en situation de précarité, elle instaure un rituel de lecture avec leurs enfants. « Ce sont souvent des mamans seules et épuisées qui ne conçoivent pas de se poser avec leur enfant, décrit-elle. La plupart n’ont jamais eu de parents qui leur ont lu des histoires. Elles ont décou-vert le livre à l’école et l’associent aux devoirs. Mais la lecture, c’est très vaste. Je leur montre des livres audios, de jeux, de cuisine… J’essaie de faire du livre un objet aussi naturel dans une maison qu’une fourchette. » Régine Hatchondo en est aussi convaincue : « Il existe forcément un livre pour chaque personne. »
Source: Le Pèlerin

